In sports, to innovate or not to innovate, that is the question

Dans certains domaines de l’activité humaine, l’apport permanent de nouveauté est considéré comme une nécessité (la création artistique), tandis que dans d’autres (la religion), la stabilité et la tradition sont essentielles. Le sport, l’une des grandes passions de l’être humain, affiche une relation schizophrène à l’innovation, avide d’intégrer le dernier état de l’art dans ses équipements mais rétif à faire évoluer des règles parfois séculaires.

Dans le champ des équipements, l’innovation technologique est désormais omniprésente, par exemple à l’origine de la transformation sur 20 ans d’une entreprise comme Décathlon, d’un banal distributeur de produits d’entrée de gamme en une formidable machine à innover aussi bien dans le sportswear (les tenues) que dans le sportsware (les objets). Les propriétés les plus désirables des matériaux sont exploitées et injectées dans la conception et le design, aussi bien pour la vêture sportive que pour les accessoires. Le progrès technologique se retrouve donc rapidement mis en application dans l’univers de l’équipement sportif, pour l’amateur ou le professionnel, à la condition pourtant qu’il ne permette pas un saut de performance trop important[1]. En effet, lorsque ces appendices transforment les sportifs en athlètes-augmentés, hommes semi-bioniques, les instances du sport s’opposent en général à ces innovations, condamnées à rester à la porte…

Quand on quitte le terrain des équipements pour s’intéresser aux corpus des règles qui codifient le sport, on découvre là un esprit ultra-conservateur, parfois même violemment réactionnaire. Si certains sports acceptent l’idée du foisonnement et de la variété, quitte à engendrer un pullulement de nouveaux sports-fils (les sports de glisse), d’autres se pratiquent strictement de la même façon qu’il y a 150 ans (la plupart des sports se déroulant sur une aire de jeu). On comprend bien l’intérêt qu’il y a à préserver une bible de règles, identiques pour tous les pays et stables dans le temps : pouvoir organiser des compétitions internationales, assurer une comparabilité des performances passées et étalonner les meilleures performances au cours du temps, rentabiliser une base installée d’équipements coûteux. Pourtant, certaines évolutions de ces règles seraient sans doute bienvenues pour tenir compte des avancées technologiques, mais aussi des exigences de la télédiffusion ou même de l’évolution physiologique des sportifs.

Pour illustrer ce rapport ambivalent à l’innovation, prenons l’exemple du tennis. Qu’il s’agisse des cadres et des cordages, des balles, des chaussures ou des textiles, les avancées technologiques ont été incorporées partout. Née au début de la 3ème République, la PME familiale lyonnaise Babolat, reine du boyau, a chevauché plusieurs vagues d’innovation, diversifiant ses marchés (de la charcuterie à la chirurgie en passant par la musique), et s’installant désormais comme leader mondial des accessoires de tennis. Mais quand il s’agit de profiter d’une technologie fiable d’aide à l’arbitrage par surplomb vidéo (le fameux hawk eye), le degré de réticence s’élève, et il faut attendre des années avant que le système puisse lentement s’installer dans les pratiques. Autre exemple, la récente polémique des joueurs contre la terre pilée de couleur bleue utilisée dans l’arène tennistique à Madrid, censée offrir un meilleur confort visuel aux téléspectateurs, montre à quel point le monde du sport peut développer une relation amour/haine vis-à-vis de l’innovation. Le conservatisme atteint son degré ultime face à ceux qui osent proposer des évolutions des règles mêmes du tennis, qu’il s’agisse d’imaginer le service dans un carré central additionnel et non plus dans les 2 aires de service latérales actuelles qui favorisent les gauchers, ou qu’il s’agisse d’envisager une augmentation de taille pour le filet ou la surface de jeu.

Terminons sur une porte latérale d’innovation dans le sport aujourd’hui, et dans le tennis en particulier, celle qu’apporte le mouvement du « big data » et du « quantify yourself », la captation de larges flots de données à des fins d’analyse en temps réel ou de production de statistiques ultrafines. Les capteurs s’enfouissent en nombre sur l’athlète lui-même, au sein de ses équipements, et se déploient autour de l’aire de jeu. A partir des volumes de données ainsi engrangés, parfois complétés par des opérateurs humains qui documentent en live certains indicateurs plus complexes, des entreprises comme Opta fournissent des produits à valeur ajoutée qui intéressent aussi bien les entraîneurs que les médias, les arbitres que les coachs, les parieurs que les spectateurs. Pour rester dans le monde du tennis, Babolat expérimente depuis quelques mois une raquette bardée de senseurs baptisée « Play & Connect »[2], qui livre en temps réel et par liaison sans fil une foultitude d’informations sur les coups joués, et qui sera dévoilée pour la première fois à l’occasion du tournoi de Roland Garros dans quelques jours.



[1] Voir les polémiques concernant les combinaisons de nage en polyuréthane ou les raquettes de tennis « spaghetti » à double-cordage.

L’équilibre fragile des startups

Les études sur les entreprises innovantes de la Région PACA ont montré que les principaux obstacles à l’innovation étaient de trois natures différentes : l’accès aux financements, l’accès aux ressources humaines pour l’innovation et l’accès au marché. En ce qui concerne les startups qui sont une catégorie un peu à part d’entreprises innovantes, les deux premiers obstacles peuvent devenir soit des murs insurmontables soit des pièges mortels au-dessus desquels les jeunes pousses sont suspendues et où elles risquent de finir prématurément leur carrière.

La vie d’une startup est fragile, aussi fragile que celle du funambule qui utilise son balancier pour sécuriser son trajet. Ce n’est pas nouveau de dire que les startups ont un « gouffre » à traverser pour arriver au pays (parfois imaginaire) du succès. Ce que je voudrais discuter ici est plutôt l’idée que nous nous faisons du trajet qu’elles doivent parcourir. Dans notre esprit (et souvent dans l’esprit du chef d’entreprise) il ressemble à la figure 1. Nous pensons que pour que le chef d’entreprise puisse arriver à bon port il nous suffirait de combler le gouffre en injectant suffisamment d’argent ou/et d’élargir la taille de la poutre sur laquelle il avance en renforçant le nombre des effectifs ou la qualité des effectifs existants.

Il s’agit là d’une vision trop simple, voire simpliste, de l’univers de la startup et de sa croissance. La lecture d’un article paru sur Internetactu.net le 19 Avril 2012[i] et la visite du site Web du programme collaboratif auquel cet article fait référence (Startup Compass[ii]) m’ont conforté dans la vision que nous avons chez MT du métier de chef d’entreprise innovante, des défis auxquels celui-ci est confronté et de la pertinence des formations que nous avons mis en place au sein du Réseau PACA Innovation[iii].

Ce que disent les premiers résultats du projet collaboratif Startup Compass lancé il y a un an dont l’objectif est d’accélérer la croissance des startups, et qui, par l’intermédiaire d’un benchmark gratuit leur permet de mesurer leur performance globale en se comparant aux 3200 autres startups de la base de données, c’est que les entreprises qui réussissent le mieux (je cite ici le texte de Internetactu.net) sont celles qui « pivotent au moins une fois ». Un pivot consiste, toujours selon Startup Compass et Internetactu.net, à « changer au moins une fois une partie importante de son activité ou de son modèle d’affaire ». Le trajet possible de la startup ressemblerait donc plutôt au schéma 2 où après avoir « pivoté » 2 fois sur son business model (le fil plus ou moins large et l’objectif), la startup se dirige vers un modèle qui ressemble à A3 et a abandonné A1 et A2 malgré le fait que A2 pouvait paraître plus simple à atteindre en raison de la taille de la poutre ou du vide comblé en partie sous ses pieds. Car ce que montre l’étude c’est que ce n’est pas l’argent qui vient combler le gouffre qui est le déterminant de la réussite ! Et c’est là la grande surprise de cette étude. Les startups qui font des levées de fonds trop tôt ou trop importantes, et qui courent sur la poutre pour atteindre l’objectif (qui est souvent celui de la commercialisation de l’innovation) pour rentabiliser leur affaire au plus vite, courent en fait vers leur propre fin ! Le passage trop tôt « à l’échelle » peut s’avérer fatal. C’est là une remise en question majeure de l’idée que nous nous faisons de la mise marché des produits ou services de la startup. D’après l’étude, une startup a, en moyenne, besoin de 2 à 3 fois plus de temps que prévu dans le plan initial pour valider le marché. Cette sous-estimation signe trop souvent leur arrêt de mort. De même l’étude montre que les startups surestiment la plupart du temps leur marché par un facteur moyen de 100, et interprètent souvent leur marché comme nouveau alors qu’il ne l’est pas.

Enfin, j’ai noté dans cet article que (je cite) : « les startups cohérentes passent le plus clair de leur temps à découvrir qui sont leurs clients, tandis que celles qui échouent ont tendance à chercher à valider ce que les clients attendent de leurs produits ». C’est là la différence entre une innovation qui est centrée sur l’utilisation d’une technologie par des clients et l’usage que vont faire les clients de l’innovation (découvrir « qui sont mes clients »).

Quels enseignements devons-nous tirer de cette étude passionnante qui met en lumière ce que bon nombre d’entre nous avaient à l’esprit de manière plus ou moins confuse ?

Tout d’abord le « pivot ». C’est la preuve par l’exemple que l’effectuation est bien le mode de fonctionnement du chef d’entreprise qui réussit sa startup. La méthode défendue par SKEMA et enseignée au sein du Réseau PACA Innovation qui permet d’étendre le champ des possibles et de sélectionner le point d’arrivée trouve ici une justification éclatante.

Ensuite, que le business model doit être retravaillé en permanence. Là encore les méthodes enseignées aux accompagnateurs du Réseau PACA Innovation, et dont l’objet est la remise en question du business model, sont des outils précieux.

Enfin, les Accompagnateurs d’entreprises et les financeurs (clubs de Business Angels par exemple) qui attachent avec raison beaucoup d’importance à personnalité du chef d’entreprise, à sa flexibilité et son adaptabilité aux situations complexes, pourraient rajouter, à moins que ce ne soit déjà fait, comme critère de sélection pour le financement des jeunes pousses, trois ou peut être quatre choses :

  1. Le nombre de « pivots » effectués par l’entreprise
  2. La quantité d’argent déjà levée (public ou privé), non pas comme un critère de réussite mais comme un critère potentiel d’échec !
  3. Un benchmark obligatoire et régulier en utilisant le site de Startup Compass (plus cette base d’accélération de jeunes pousses en ligne sera riche plus elle sera fiable)
  4. Le temps passé à étudier le marché

Quant à la taille du marché surestimée la plupart du temps par la startup, ne nous laissons pas duper. Il s’agit là du mythe tenace du « grand marché » (auquel nous aimerions tous croire) qui découle souvent d’une vision trop égocentrique d’un chef d’entreprise qui sait convaincre. Ce ne sont pas eux qui sont à blâmer. C’est la responsabilité des accompagnateurs d’aider les chefs d’entreprises à « pivoter » pour mieux retrouver leur équilibre afin qu’ils reviennent à plus de réalisme et ne courent pas vers une mort annoncée.